LA CONTESTATION ALIÉNANTE

TABLE

Contestation aliénante
    Contestation aliénante archaïque et “progressiste”
“Progressisme”
    “Progressisme” révolutionnaire
    Réformisme
    Critique parcellaire
    Problèmes controuvés
    Harmonie des aliénations
    Misérabilisme
    Fétichisme du partage
    Fétichisme de la technique
    Fétichisme protechnique
    Fétichisme antithechnique
    Illusions de la valeur d'usage et du besoin
    Mythe de la transparence sociale
    Fétichismes des autonomies individuelle et intersubjective
    Réalisme
    Fétichisme de la pratique
    Populisme
    Consommation culturelle
    Fétichisme du code

Contestation aliénante
        Tout le mouvement théologique, théophilique, prothéocratique et protothéocratique de la contestation aliénante de l’organisation sociale moderne, émietté sous ses formes diverses, plus ou moins heureuses, plus ou moins archaïques (royalistes, nationalistes, racistes, fascistes, néo-nazis, traditionalistes, conservateurs, poujadistes, corporatistes, petits-bourgeois, rappeurs, mystiques, artistes, sectes, religieux, moines tibétains, moralistes, puritains, misogynes, phallocrates, fonctionnalistes, etc.) ou "progressistes" (syndicalistes, gauchistes, communistes, troskystes-léninistes, staliniens, anarchistes, "citoyens", hippies, punks, féministes, noirs, minorités, homosexuels et végétariens militants, écologistes, pacifistes, intellectuels engagés, sociologues, psychanalystes, philosophes et autres flics), n’est que le complice de la théocratie inclusive moderne dans le maintien et l’approfondissement de sa domination sur tous les aspects et les moments de la vie.
        Fondamentalement réformiste, la contestation aliénante ralentie ou accélère - "humanise" dans le jargon "progressiste" - selon les cas et les époques, le développement du capitalisme en vue de le préserver de sa tendance à l’autodestruction et d’en étendre l’empire constamment et partout. La fausse contestation renforce la cohésion aliénante de la société. Elle augmente la rentabilité, le rendement et rend la consommation encore plus "désirable". Pour cela elle diversifie et augmente l’offre et la demande de théologies, en transformant l’insatisfaction en marchandise et en introduisant du qualitatif aliéné dans la marchandise pour la valoriser. Son but est d’empêcher les individus de se parler et d’en finir avec l’ordre des choses actuel, en occupant spectaculairement le terrain de la pensée par le faux dialogue dialoguant avec lui-même. Elle présente le spectacle de l’opposition pour renforcer l’illusion de choix et de liberté. Elle concentre le mécontentement sur des objectifs partiels et rend ainsi ce même mécontentement plus facile à contenter, en ne s’en tenant qu’à des critiques partiels et des réformes pour que jamais ne soit remise en cause la totalité. Elle ne fait que prendre part aux rivalités pour le maintien d’un même pouvoir.
Contestation aliénante  archaïque et “progressiste”
        La contestation aliénante montre en cela combien elle est incapable de comprendre son époque mais aussi, par la même occasion, combien elle en est complice et ainsi, combien elle est bien de son époque. Pour certains naïfs, mettre sur le même plan un anarchiste et un néo-nazi, des féministes et des phallocrates, l’archaïsme et le "progressisme", semblera peut-être choquant, mais la vérité de leurs particularités réside dans le système universel qui les contient. Peu importe, l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ou qu’on veut leur donner ou le degré de violence qui différencie historiquement les pratiques de certains courants de la contestation aliénante.
        Le "progressisme", manifestation particulière à l'inclusivité théocratique, ne se distingue fondamentalement de l’archaïsme qu’en un seul point. Alors que l’archaïsme veut imposer des théologies dont l’heure est passée, le "progressisme" est la reprise - résorption, récupération - de la négation réelle de l’état actuel sous forme théologique. Nous ne ferons pas la description des particularités de l'archaïsme, tant il est vrai que ses théologies sont des choses si grossières qu’elles se liquident comme d’elles-mêmes et nous n’avons d’ailleurs aucunement l’intention de nous fatiguer à convaincre les simples d’esprits qui accorderaient encore un quelconque crédit à des archaïsmes. Le "progressisme", lui, pratique un art de la falsification qui vise à créer la confusion. Car alors que l’archaïsme aurait, en général, tendance à vouloir éliminer tout simplement et directement toute forme d’altérité, le "progressisme" pratique une méthode bien plus efficace pour arriver au même résultat; il se fait passer pour altérité. Nous devrons donc nous y attarder un peu et en évoquer les principaux traits.
“Progressisme”
        Le “progressisme” se divise en deux sous-catégories, le “progressisme”ouvertement réformiste et le “progressisme” révolutionnaire pour ceux d’entre les “progressistes” qui en ont encore la prétention. La description d’ensemble du “progressisme” que nous allons entreprendre vaut pour ces deux formes, la variante révolutionnaire n'étant que d'une crapulerie un peu plus cocasse. Nous ne consacrerons donc que le paragraphe qui suit à ses maigres particularités.
“Progressisme” révolutionnaire
        Les “progressistes” révolutionnaires s’efforcent de masquer leur réformisme sous une crasse couche de phraséologie à consonance révolutionnaire. Ces “progressistes” en uniformes rouges ou noirs arrangent leur réformisme par des velléités de critique radicale. Ils parlent vaguement d'abolitions de l’argent et de l’état tout en ne demandant incessamment que hausse de salaire, réduction du temps de travail et tutti frutti, font de brèves esquisses d’une théorie autogestionnaire tout en ne luttant jour et nuit que pour la conservation de ce qu’ils nomment “acquis sociaux”; ou bien les “progressistes” les plus fallacieusement révolutionnaires prétendent ne vouloir rien d’autre que la transformation totale de la société, et la veulent peut-être effectivement, mais, cette transformation totale de la théocratie capitaliste, ils la veulent en une société tout autant totalement hétéronome. Leur ébauche d’une critique de la totalité, appelée souvent par eux de manière révélatrice idéal ou idéologie, n’est qu’un vœu pieux, un vernis abstrait recouvrant leur vérité essentielle, pratique comme théorique, et est le démenti éclatant de leur prétendue critique des conditions sociales, à l’image de la société moderne, qui parle d’égalité et de liberté mais dont les rapports et l’activité réels sont la vérité. Incapables de critique radicale, à travers l’apparat révolutionnaire, ils vivent implicitement le temps théocratique comme le seul temps possible.
Réformisme
        En considérant la définition la plus élémentaire du mot "progrès", on voit combien il est important de manier la pincette des guillemets quand on s’aventure à discourir de ces “progressistes” qui ne pratiquent tous que le progrès sur place. Les “progressistes” ont monopolisé l’image sociale du progrès et de la contestation en évacuant tout leur contenu. Le “progressisme” n’est jamais un passage progressif vers une société autonome, il est la discussion sans fin des modalités de l’aliénation et ainsi la justification achevée de l'injustifiable. Par le réformisme, les “progressistes” sont assurés de faire durer le statu quo autant qu’il est possible d’inventer de réformes, c’est-à-dire ad libitum. Ne s’attaquer qu’à des aspects partiels et secondaires, en prenant soin de toujours délaisser le nœud du problème, permet de reconnaître implicitement la justesse du tout. Ils sont prêts à tout réformer pourvu que rien ne change. Mais l’abolition de l’aliénation n’est pas un projet qui se fait par paliers successifs; c’est tout ou rien. Les “progressistes”, eux, se sont allié au grand rien moderne.Si en effet la lutte des classes a graduellement imposée, par réforme successive, au capitalisme l’élévation du salaire réel, la limitation du chômage, la réduction de la durée de la vie, de l’année, et de la journée de travail, l’augmentation des dépenses publiques, et ainsi un élargissement continu de ses débouchés internes, ces objectifs sont désormais acceptés par le capitalisme lui-même, qui y voit à juste titre non pas des menaces mortelles, mais les conditions même de son fonctionnement et de sa survie.
Critique parcellaire
        Corrélativement, chaque groupe de “progressistes” s’attribue une pièce détachée du puzzle social. Á la division extrême du travail dans le monde moderne répond la division analogue de leur pensée. Véritable penseur à la chaîne, chaque “progressiste” se super-spécialise sur une ou deux miettes d’aliénation mais jamais ce taylorisme de la contestation n’assemblera, sur une hypothétique fin de chaîne, une critique sociale globale, en agglomérant ses multiples critiques atomisées et parcellaires; de toute façon, tel n’est pas son dessein. Certains “progressistes” s’agglutinent le temps d’une kermesse pour tenter de se convaincre de leur “union dans la résistance” provocant ainsi une cacophonie de revendications, un Babel de la révolte aliénée. Ces spécialistes de la pensée séparée refusent de comprendre la société comme un tout et ont ainsi fordisé la critique sociale en une multiude de critiques partielles aliénées et éclatées, l’autonomie en de multiples pseudo-libertés abstraites et absurdes. Á chaque pseudo-liberté qu’ils inventent correspond un degré plus profond dans l’aliénation et dans l’asservissement nourri d’illusion. La pseudo-liberté avec laquelle le salarié dispose de sa force de travail fonde le capital et est la première des pseudo-libertés, le premier des “progressismes”. Le “progressisme” est une composante fondamentale de la théocratie inclusive, parce que le ressort principal de celle-ci reste lde se travestir sous l'idéologie de la liberté. Les “progressistes” veulent agrandir nos cages pour mieux prolonger nos chaînes. Jamais ne leur viendrait à l’esprit d’en finir avec la prison.
Problèmes controuvés
        Mais les “progressistes” ne savent pas que réduire les problèmes en miettes, ils peuvent aussi en inventer. Ainsi, alors que l’époque est dominée par l’hétéronomie diffuse, les “progressistes” s’épuisent à brandir l’épouvantail rhétorique et mythologique du “fascisme toujours imminent” afin de masquer le vrai problème: l‘inclusivité théocratique qui arrive à ses fins par d’autres moyens que les moyens pleinement totalitaires ou exclusif.
Harmonie des aliénations
        Dans leur désir de concilier les contradictions sociales, les "progressistes" ne se demandent pas si la base même de ces contradictions doit être renversée. Cette quête d’une harmonie des aliénations consiste à compenser ou substituer une aliénation particulière par une autre. Contrebalancer l’exploitation capitaliste par la réglementation bureaucratique, l’arbitraire étatique par la pseudo-liberté du commerce, les anciennes religions par de nouvelles superstitions. C’est ainsi qu’au XVII ème siècle, une foule de têtes médiocres étaient occupées à trouver la formule magique pour équilibrer les ordres sociaux, la noblesse, le roi, les parlements, et le lendemain, il n’y avait plus ni roi, ni parlement, ni noblesse. Le juste équilibre des rapports sociaux était le bouleversement de tous les rapports sociaux.
Misérabilisme
        Il nous faudra toujours cracher à la gueule de ces sauveurs mal déguisés du capitalisme qui, la gorge nouée, les larmes aux yeux ou l’air grave, maudissent l’organisation sociale actuelle en ne décriant que ses aspects les plus vils comme le travail des enfants, la pollution et la destruction industrielles de la nature, les salaires de misère dans des conditions de travail dangereuses, les sans domicile fixe, l’exercice arbitraire et l’abus du pouvoir, les assassinats et autres complots politiques, les génocides, la justice et la division du travail nationaliste, raciste, sexiste et de classe, l’esclavage, la famine, la réduction des aspects les plus élémentaires de la survie aux impératifs de la marchandise, la prostitution, la spéculation, l’accumulation du capital, la plus-value, l’exploitation et les profits à outrances, la censure, l’avidité et autres conséquences spectaculaires des sociétés théocratiques moderne.
        La critique qui n’a que la misère à la bouche n’est qu’une misérable critique. Le misérabilisme n’a d’yeux que pour la peine et le dénuement; incapable de critiquer radicalement la vie quotidienne, de critiquer l’aliénation dans tous les moments de la vie, il ne comprend pas la misère dans l’abondance et la pauvreté du luxe, le manque réel qui fonde la logique théocratique de part en part. Il ne veut qu’un aménagement de la misère. Les “progressistes” sont presque tous misérabilistes; par leur critique exclusive des excès de misère ils justifient la routine misérable. La misère et la peur de la misère sont le langage de l’idéologie dominante: le langage de la survie. En limitant leur critique à la misère ils limitent l’horizon social aux seuls rapports existants. Pour qu’ils dénoncent la pauvreté elle se doit d’être famélique afin qu’ils daignent s’y intéresser, quand il s’attaquent à l’exploitation il la leur faut ignoble faute de quoi elle ne saurait que les indifférer. Ce ne sont pas les malheurs du monde qui justifient le misérabilisme mais le misérabilisme qui plaide pour renforcer les malheurs du monde. C’est la contemplation auto-érotique de son propre spectacle qui réclame toutes les abominations du monde.
Fétichisme du partage
        La concentration exclusive de la question sociale autour du partage des richesses, la pauvreté quantitative, c’est-à-dire posée dans les mêmes termes que la théologie capitaliste, découle en partie du misérabilisme qui travaille le “progressisme”. Si les “progressistes”  font toujours tant de cas de la redistribution des biens, c’est qu’ils ne comprennent pas qu’à toute époque, la répartition des objets de consommation découle de la manière dont sont distribuées les conditions de la production. La distribution est un caractère du mode de production lui-même. Le mode de production capitaliste, par exemple, consiste en ceci que les conditions matérielles de la production sont attribuées aux non-travailleurs sous forme de propriété capitaliste, foncière ou étatique, tandis que la masse ne possède que les conditions personnelles de la production: la force de travail. Si les éléments de la production sont distribués de la sorte, la répartition actuelle des objets de la consommation s’ensuit d’elle-même. Que les conditions matérielles de la production soient la propriété des producteurs eux-mêmes, une répartition des objets de la consommation différente de celle d’aujourd’hui s’ensuivra pareillement. Les fétichistes de la redistribution ont hérité des économistes bourgeois l’habitude de considérer et de traiter la répartition comme une chose indépendante du mode de production et de présenter pour cette raison la question sociale comme tournant essentiellement autour de la répartition. Les rapports réels ayant été depuis longtemps élucidés, à quoi bon revenir en arrière.
Fétichisme de la technique
        Les compréhensions superstitieuses de la technique comme intrinsèquement aliénante ou émancipatrice sont les deux faces du même faux raisonnement. Les fétichismes “progressistes” antitechnique et  capitaliste-étatique protechnique sont les conclusions négative et positive du premier sophisme; le fétichisme “progressiste” protechnique est leur image miroir.
        Le niveau d’autonomie - ou inversement d’aliénation, ainsi que le changement politique ou historique en général - ne saurait être déterminé par l’état des forces productives, le développement technique de l’économie, des stades de libération de la nature ou le degré des “richesses” - ou d’abondance. L'illusion de la technique comme instance déterminante du social-historique ou de l’autonomie est contredite par les faits. Des "ensembles techniques" extrêmement similaires se trouvent correspondre à des cultures et à des histoires d'une variété sans limites - immense variété des cultures archaïques et historiques (asiatique par exemple) construites "sur la même base technique". Réciproquement, des cultures très proches à d'autres points de vue présentent des "ensembles techniques" très différents. De plus, l’hétéronomie existe au sein des sociétés au niveau technique "primitif".
        L’aliénation ou l’autonomie ne sont pas intégrantes à la technique mais à la forme théocratique ou antithéocratique de l’organisation et donc des institutions sociales. Une société théocratique produit une technologie qui renforce l’hétéronomie sociale alors qu’une société autonome créera nécessairement une technologie qui renforce son autonomie. C’est le système capitaliste-bureaucratique et les manques de volonté d’autonomie révolutionnaire des masses qui sont les seuls obstacles actuels à l’autonomie et ne font que produire une technologie spécifique à l’image de cette hétéronomie et de cette résignation corrélative.
        Le fétichisme de la technique, de quelque nature qu’il soit, postule faussement la nécessité de structures aliénantes à ce stade technique. Cette aliénation soi-disant inévitable étant tour à tour présenté négativement par les “progressistes” et positivement par les théologiens capitalistes-étatiques sous forme, chez les derniers, d’un fatalisme apologétique ou résigné face à la hiérarchie.
       La technique, la science ou la coordination de processus productifs complexes, nécessitants des techniciens hautement qualifiés et spécialisés, ne sont pas intrinsèquement aliénantes ou libératrices, ni les instances déterminantes de l’histoire, ni le cœur du système et ne compromettent donc pas en soi la possibilité d’une autonomie généralisée.
        La question du niveau de développement technique est une diversion idéologique masquant la vraie question: celle de la direction des moyens techniques. Bien que le fétichisme de la technique soit démenti par les faits, il reste une croyance tenace parce que dérivé du mythe du progrès constitutif de la théologie dominante de la société moderne.
        Le fétichisme de la technique “progressiste” fait reposer toute transformation sociale sur une transformation des forces productives. Si les hommes doivent faire la révolution, ce n’est pas pour transformer leurs institutions, organisation, rapports, mais la technique de laquelle ils dépendent; ou alors, puisque la technique détermine l’histoire, c’est la technique qui est révolutionnaire.
        Le “progressisme” tire deux interprétations de ce fétichisme qu’elle partage avec l’idéologie dominante: les mythes d’une libération de l’homme soit dans l’avenir radieux de la technique ou dans le retour à un stade technique révolu. Ces mythes sont la même incapacité à comprendre le présent. Dans un cas c’est l’arriération technique et dans l’autre son avancement qui est pensé comme libérant; dans tous les cas, ces théologies permettent de renvoyer la libération sociale à un avenir ou un passé toujours plus lointain.
Fétichisme antithechnique
       Le fétichisme “progressiste” antitechnique - le Luddisme, le refus de toute technique complexe, et le pro-primitivisme - partage l’idéologie bourgeoise d’une nécessité de technocrates fictifs à ce stade technique et la croyance que plus la technique avance - ou se complexifie - plus elle est nécessairement aliénante. Or les décisions concernant la vie des collectivités ne sont pas, ne peuvent pas et ne pourront jamais être prisent par des techniciens en tant que tels, car ce ne sont pas des questions techniques. Si l’usage stricto sensu de techniques requiert des compétences techniques; par contre l’évaluation de leur nécessité sociale, du pourquoi et du comment général de leur utilisation - savoir si il faut réduire le gaspillage ou augmenter la productivité par exemples - nécessitent une compréhension globale des implications de ces techniques mais ne sont jamais, en dernière instance, des questions techniques; en outre, plus la technique se complexifie plus les techniciens n’ont qu'une compétence restreinte et spécialisée qui ne leur permet en aucun cas de prendre des décisions d’ensemble en tant que technicien. Il s’agit donc de remplacer une prise de décision théocratique représentée “sur terre” par des minorités dominantes - les capitalistes et les bureaucrates -  une "technique" de la domination, que la complexité technique ne justifie aucunement, par une prise de décision autonome par les collectivités et les individus sur leurs propres affaires; prise en main autonome qui n’élimine d’aucune façon la technique ou les techniciens. Ce raisonnement “progressiste” est généralement une idolâtrie des communautés "primitives" et donc une fascination pour des formes d'hétéronomies archaïques.
Fétichisme protechnique
        La croyance magique du “progressisme” protechnique - “socialisme scientifique”, marxisme - fait reposer la libération de l’homme sur un plus grand développement des forces productives car plus la technique avancerait plus elle serait nécessairement libératrice; le développement technique capitaliste serait le passage obligé vers la libération. Cela implique une croyance en la “rationalité” de la technique existante, en sa “neutralité”, puisqu’elle est émancipatrice. Mais la technique actuelle n’est ni “rationnelle”, ni inévitable. Elle peut être “rationnelle” quant aux coefficients de rendement énergétique des machines, mais cette “rationalité” fragmentaire et conditionnelle n’a ni intérêt ni signification en soi. La technologie capitaliste est une matérialisation concrète de la scission dans la société, un pas de plus vers l’autonomisation du procès de production par rapport au producteur. Ce n’est pas l’automation qui rend l’autonomie possible. L’autogestion autonome de la nécessité est nécessaire à l’autonomie. Ce fétichisme de la “rationalité” capitaliste postule que la liberté n’existe qu’en dehors de la nécessité et donc la nécessité de l’aliénation qu’est le travail. Mais le projet d’autonomie n’est pas la demande d’aménagement d’un espace de hobbies au-dessus d’une infrastructure de survie. La vraie vie n’est pas ailleurs mais partout. L’aliénation étant dans la forme hétéronome des rapports sociaux, leur autonomie passe par l’autonomie des rapports sociaux dans leur globalité, dans la dépense sociale tant “improductive” que “productive”. L’autonomie vaut autant pour des conditions de manque que d’opulence. L’abolition de l’aliénation n’est pas abolition de la survie mais de la pénurie organisée socialement au cœur de la prospérité théocratique.
Illusions de la valeur d'usage et du besoin
        Mais, plus profondément, il n’y a pas dichotomie ni objective ni subjective entre des besoins "primaires" et "secondaires". L’activité humaine ne saurait être divisé en d’un côté une survie relative aux premiers et de l’autre une liberté relative aux seconds.
        Un minimum vital anthropologique n’est qu’une abstraction, il est défini résiduellement par l’urgence fondamentale d’un excédent. Il est impossible de déterminer dans l’absolu "ce qu’il faut aux gens pour vivre". Si effroyable qu’elle soit, la misère humaine n’a jamais eu une emprise suffisante sur les sociétés pour que le souci de conservation, qui donne à la production une apparence de fin, l’emporte sur celui de dépense "improductive" - bien sur, l’éventualité catastrophique, plus tout à fait inimaginable à ce stade du capitalisme bureaucratique, d’un tragique manque d’eau ou de nourriture à l’échelle planétaire serait probablement la meilleure garantie de maintient de la "sélection naturelle" qui nous est familière, mais dans les quatre milles ans d’histoire passés les famines ont surtout été et finit par n’être que l’expression d’une trop grande abondance.
        Une société ne peut exister que si une série de fonctions sont constamment accomplies (production, enfantement et éducation, gestion de la collectivité, règlement des litiges, etc.), mais elle ne se réduit pas à cela, ni ses façons de faire face à ses problèmes ne lui sont dictées une fois pour toutes par sa "nature", elle s’invente et se définit aussi bien de nouveaux modes de répondre à ses besoins que de nouveaux besoins.
        Il est inadmissible de mêler à l’examen de l’histoire le "besoin" biologique ou l’“instinct " de conservation et les fonctions socialement universelles qui sont les présupposés abstraits et universels de toute société humaine, et de toute espèce vivante en général, et ne peuvent  rien dire sur aucune en particulier. Il est absurde de vouloir fonder sur la permanence d’un "instinct" de conservation ou de certaines fonctions sociales, par définition partout les mêmes, l’histoire, par définition toujours différente. Il est vrai qu'il existe des solutions "obligatoires"; mais il est tout aussi essentiel d'observer qu'il n'y a pas de problèmes obligatoires. Il n'y a pas un ou quelques problèmes de l'homme définis une fois pour toutes, et auxquels il apporterait, au cours des âges, des solutions "obligatoires" progressivement améliorées; il n'y a pas un point fixe des besoins humains. L'abîme qui sépare les nécessités de l'homme comme espèce biologique et les besoins de l'homme comme être historique est creusé par l'imaginaire et l'activité créatrice de l'humanité.
        Chaque culture institue des valeurs qui lui sont propres et dresse les individus en fonction d’elles. Ces dressages sont pratiquement tout-puissants - aucune culture ne peut évidemment dresser les individus à marcher sur la tête ou à jeûner éternellement mais à l’intérieur de ces limites, on rencontre dans l’histoire tous les types de dressage que l’on peut imaginer - car il n’y a pas de "nature humaine" qui pourrait leur offrir une résistance, car, autrement dit, l’homme ne naît pas en portant en lui le sens défini de sa vie. La consommation, la puissance ou la sainteté ne sont pas des objectifs innés à l’enfant, c’est la culture dans laquelle il grandira qui lui apprendra qu’il en a "besoin". Pour l'individu c'est sans doute la société qui constitue la réalité: la loi ou l'organisation donnée de l'économie s'impose à lui de façon irréfutable. Mais ce qui est acier pour l'individu est cire molle pour l'histoire qui a créé et continue de crée une variété apparemment sans limites de formes sociales. La société rencontre des réalités indépassables, réalités externes aussi bien qu'internes mais leur considération ne conduit qu'à des banalités et puisqu'elle sont posés une fois pour toutes, n'apporte rien à l'intelligence de la réalité différente que la société chaque fois pose. Ce n'est pas le besoin indépassable de tant de calories par jour qui permet de comprendre l'infinie variété des systèmes alimentaires concrets; aucune société n'a du langage, elles ont chacune leur langue; l'idée de loi comme telle ne dit rien sur les systèmes effectifs d'organisation sociale réglée. Les besoins humains ne sont pas naturels, ils sont de nature sociale et par conséquent de nature relative.
        Parce qu’aucun besoin n’est universel à l’espèce humaine, aucune valeur d’usage universelle ne peut en être déduit. Quand il parle de fétichisme de la marchandise, pour le fétichiste du besoin ou de la valeur d'usage cela implique l'existence d’un sujet authentique, ersatz à peine plus sophistiqué de l’homme "naturellement bon" ou égoïste. L’aliénation n’est pas aliénation d’une essence ou vie générique de l’homme, du fantôme idéal d’une conscience ou individualité "naturelle", d’un statut objectif "vrai" du monde ou de "vrais" désirs  mais toujours aliénation de l’autonomie, de la possibilité pour les individus de librement faire usage du monde comme bon leur semble ? d’être, d’avoir et de paraître de manière autonome. Le monde aliéné n’est pas irréel. Les hommes ne naissent ni libres, ni non-libres, ni égaux, ni non-égaux.
Mythe de la transparence sociale
        Nulle ligne ne trace de limite absolue entre aliénation et autonomie, collectivité et individualité, dépossession et liberté. Le fantasme d’une société d’où serait absente toute résistance, toute épaisseur, toute opacité; qui serait pour elle-même pure transparence; où les désirs de tous s’accorderaient spontanément ou bien, pour s’accorder, n’auraient besoin que d’un dialogue ailé que n’alourdirait jamais la glu du symbolisme; qui découvrirait, formulerait et réaliserait sa volonté collective sans passer par des institutions, ou dont les institutions ne feraient jamais problème; où le droit serait dépassé par son intériorisation générale; où la loi serait totalement résorber dans le comportement effectif des individus, où serait supprimer tout écart aussi bien entre le privé et le public, qu'entre la société instituante et la société instituée, où l’on reviendrait à une naturalité (surnaturelle) de l'homme lequel, n'étant plus asservi par l'"abstraction", deviendrait immédiatement un universel concret, un "homme total" - ce n’est là que des rêveries incohérentes, un état irréel et irréalisable, une formation mythique équivalente et analogue à celle du savoir absolu, ou d’un individu dont la "conscience" a résorbé l’être entier. On ne saurait confondre la question d'une révolution radicale et d'une auto-institution explicite de la société, avec la question de la possibilité d'une société sans institutions explicites.
        Jamais une société ne sera totalement transparente, d’abord parce que les individus qui la composent ne seront jamais transparents à eux-mêmes, puisqu’il ne peut être question d’éliminer l’inconscient. Ensuite, parce que le social n’implique pas seulement les inconscients individuels, ni même simplement leurs inhérences intersubjectives réciproques - les rapports entre personnes, conscients et inconscients, qui ne pourraient jamais être donnés intégralement comme contenu à tous, à moins d’introduire le double mythe d’un savoir absolu également possédé par tous - le social implique quelque chose qui ne peut être donné comme tel. Il restera toujours, quel que soit l'état d'"abondance" de la société, la question de la justice distributive, de la définition du partageable et de son partage, puisqu'il y aura toujours la question de la délimitation de la sphère individuelle, du droit et des droits de l'individu corrélatifs à sa propre vie et aux moyens qui lui sont accordés pour la vivre, et position de règles relative à l'attribution de chacun de son propre corps et d'une sphère d'activité autonome. L’autonomie ne va pas de soi. La dimension social-historique, en tant que dimension du collectif-anonyme, instaure pour chacun et pour tous un rapport simultané d’intériorité et d’extériorité, de participation et d’exclusion, qu’il ne peut être question d’abolir ni même de "dominer".
        Le but d’antithéocrates ne peut en aucun cas être le bonheur, la clôture, mais une société où s’ouvrirait la possibilité d’un questionnement pratique indéfini. La distance qui sépare l’idée d’une révolution radicale et d’une auto-institution explicite de la société, et l’idée d’une société sans institutions explicites; c’est la distance qui sépare un projet politique historique d’une fiction incohérente. L’autonomie généralisée n’élimine pas magiquement la part obscure du monde. La spéculation qui postule la possibilité d’un savoir absolu et sur laquelle repose le mythe de la transparence n’est qu’une science-fiction métaphysique impuissante devant l’hétéronomie tel qu’elle est réellement, et est implicitement sa complice.
Fétichismes des autonomies individuelle et intersubjective
        Les idées d’autonomie individuelle, de responsabilité de chacun pour sa vie et d’autonomie locale et interindividuelle sont des mystifications quand on les détache du contexte social et qu’on les pose comme des réponses se suffisant à elle-même. L’autonomie n’est ni la liberté inaliénable d’un sujet abstrait, ni la domination d’une conscience pure sur un matériel indifférencié et essentiellement "le même" pour tous et toujours, obstacle brut que la liberté aurait à surmonter, ni une "autonomie" intersubjective pseudo-pratique et implicitement "népotique". Chercher les conditions de l’aliénation exclusivement dans la structure des individus ou les rapports intersubjectifs est unilatéral, abstrait et faux.
        Le sujet n’est pas le moment abstrait de la subjectivité philosophique, il est le sujet effectif pénétré de part en part par le monde et les autres. Le Je de l’autonomie n’est pas Soi absolu. Le sujet rencontre en lui-même un sens qui n’est pas le sien et qu’il transforme en l’utilisant; les autres sont toujours présents comme ipséité du sujet.
        L’existence humaine est une existence à plusieurs. L’existence à plusieurs se présente comme intersubjectivité mais n’est pas simple intersubjectivité, elle est existence sociale-historique, collective-anonyme, humaine-impersonnelle, matériellement incarnée, instituée, organisée.
        L’individu et l’intersubjectif sont moment et partie du social qu’ils composent et présupposent. L’aliénation trouve ses conditions, au-delà de l’inconscient individuel et du rapport intersubjectif qui s’y joue, dans le monde social.
        L’aliénation sociale-pratique rend vaine toute autonomie individuelle, psychique ou intersubjective exclusive. Dans une théocratie, même pour les rares individus pour qui l’autonomie possède un sens, elle ne peut que rester mutilée, car elle rencontre, dans les conditions sociales d’appropriation matérielle et dans les autres individus, des obstacles constamment renouvelés dès qu’elle doit s’incarner dans une activité, se déployer et exister socialement; d’autre part la pratique et le psychique sont réciproquement inhérent et s’impliquent circulairement; l’agir fait surgir un pensée-imaginaire nouveaux et vice-versa; le psychique n’est pas le noble refuge de la libérté. L‘autonomie ne peut se manifester que comme projet et critique théorique-pratique illimitée et explicite de l’existant. Aucune autonomie individuelle ou interindividuelle ne peut surmonter les conséquences de cet état des choses, annuler les effets sur sa vie de la structure oppressive d’une théocratie. Elles sont moments et parties discernables de l’autonomie sociale mais non séparable. Celui qui dit vouloir l’autonomie et refuse la révolution des institutions ne sait ni ce qu’il dit ni ce qu’il veut. L’autonomie n’est concevable que comme un problème et un rapport social. On ne peut vouloir l’autonomie sans la vouloir pour tous, sa réalisation ne peut se concevoir pleinement que comme entreprise collective. Ma liberté commence où commence celle de l’autre.
        Le fétichisme de l’autonomie individuelle ou intersubjective est un des corollaires "progressistes" de l’“individualisme", idéologie monadique dominante corrélative à la privatisation marchande-capitaliste des individus dans la consommation. Sous ses formes les moins “ambitieuses" - psychologie, psychiatrie, sociologie - mais qui sont par là aussi ses moins fumeuses - anti-psychiatrie, communautarisme, autogestion parcellaire - il n’est que réinsertion bornée au système, instrument de conservation de l’ordre établi.
Réalisme
        Sous la prétention de "réalisme" se terre la superstition anti-historique de l’idéologie dominante qui prend ses désirs pour la réalité car elle ne désir que la réalité de son règne. Le réalisme condamne comme irréalisable ou infantile tout ce qui sort de sa vision de l’histoire comme horizon borné au seul existant. Cette austérité ostentatoire se présente comme une noble abnégation de la créativité intellectuelle face aux "réalités", mais derrière cette pseudo-immolation, d’une imagination intelligente en tout état de cause inexistante au préalable, se dissimule l’adoration inavouable et honteuse de ces "réalités".
Fétichisme de la pratique
        Là où l’activité se renverse en activisme, les luttes parcellaires, par leur diversité et leur nombre, maintiennent les malades de la pratique à tout prix dans une animation effrénée qu'ils justifient dans une perspective hypothétiquement révolutionnaire à la mesure de leur incohérence et de leur inconséquence. Grâce à la justification mythique de l’efficacité, l’acte pseudo-subversif n’est produit qu’en fonction de sa médiatisation dans le spectacle moderne; il est prêt-à-récupérer. La réussite d’une action ne s’y juge qu’en fonction des critères dominants de la réussite.
Populisme
        Prêts à toutes les humiliations pour se faire entendre, les protopublicitaires que sont les "progressistes" craignent incessament de se couper des masses, de ne pas réussir à les atteindre avec la même bêtise que les divertisseurs de foires qui pullulent à la télévision. Traitant de charabia ou péroraison tout ce qui ne sent pas de sa propre odeur fécale de bon sens tautologique, cet anti-intellectualisme aimerait tant pouvoir se replonger dans les grands récits totalitaires passés mais, avec la mauvaise conscience de celui qui a été en partie rattrapé par l’histoire, il devra soit rejoindre le tiers-monde en raréfaction où la capacité des foules à se repaître des farces les plus grotesques n’a pas encore été émoussé ou bien se contenter des miettes de ces spectacles fastueux d’antan dans la forme du pis-aller qu’est la clôture du code spectaculaire inclusif.
Consommation culturelle
        Le consommateur culturel “progressiste” - dont l’insatisfaction et la pseudo-révolte sont le matériau d’une contemplativité néo-artistique - croit que sa consommation passive d’idées le différencie magiquement du reste de la société et qu'il a du “goût” ou une pensée singulière puisqu’il a fait des choix si peu populaires parmi tant de spectacles et s’est donné tant de mal à sélectionner ceux qui étaient si radicalement différents des autres. Ce que ce consommateur d’avant-garde ne comprend pas c’est que la critique sociale devenue culture est bien la marchandise idéale, celle qui le fait payer toutes les autres; l'unité de tous les spectacles, quels qu’ils soient, est fondée sur sa passivité. Amateur de toutes les révoltes prêt-à-porter ce cryptoconformisme prend le plus souvent les apparences de l’anticonformisme plus affligeant. Mais quand il croit avoir compris qu'arborer l’effigie d'une vedette "progressiste" est d’un ridicule achevé c’est pour mieux reproduire la même idolâtrie selon des modalités qu’il choisit plus ésotériques, croyant sottement qu’ainsi on ne le repérera pas.
Fétichisme du code
        Plus encore que par son réformisme larvé ou, dans la plupart des cas, manifeste, on reconnaît le "progressiste" à son acceptation implicite de la hiérarchie des signes, des impératifs sociaux, qui découlent de l’organisation dictatoriale des apparences, repris sous la forme d’un spectacle pseudo-révolutionnaire où l’excès le mène à l’extrémisme conformiste qui n’est qu’un conformisme extrême. Cette intériorisation des normes implicites constitue la forme décisive du contrôle social, bien d’avantage que l’acquiescement aux normes idéologiques explicites. Ce sont les lois de la pensée dominante, le point de vue exclusif de l’actualité, les valeurs gouvernantes tacites, que reconnaît cette volonté abstraite de pseudo-efficacité immédiate, cette révolte ostentatoire, nuance hiérarchique dans le code social, que ce soit, de la manière la plus apparente, quand elle se jette vers les compromissions du réformisme ou de l’action commune des débris pseudo-révolutionnaires ou, de la façon la plus fondamentale, dans son incapacité à critiquer radicalement la vie quotidienne. Dans ce fétichisme, rôle parmi les rôles-camisoles sociales, ce n’est pas la passion des signifiés qui parle mais la passion du code.



 
 






















































































 
 






















































































 
 

































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